Viktor Frankl et l’ontologie dimensionnelle

Formé par Freud, avec lequel il entretient une longue correspondance, le jeune Viktor E. Frankl, (Vienne 1905-1997) psychiatre et philosophe, se détache des trois écoles viennoises – freudienne, adlérienne et jungienne – pour établir la sienne, quil nommera logothérapie. Après-guerre, la logothérapie, à la fois symbole de vitalité au sens plein du terme thérapeutique, va prendre une notable dimension. Frankl la pratiquera, lenseignera dans de nombreuses universités et à travers plus de trente publications.

De nombreuses approches philosophiques et psychologiques se sont intéressées à la question de l’unité de l’être et de son rapport au réel : Gestalt, phénoménologie, daseinanalyse.  

L’AEL ( Analyse Existentielle et Logothérapie ) a repris et développé certains aspects de ces pensées et concepts en y apportant une réponse à la fois originale et cliniquement efficace. 

L’AEL sont les deux faces d’une même pensée: L’analyse existentielle correspond à son aspect philosophique et la logothérapie à son aspect pratique et clinique. Il est intéressant de savoir que Viktor Frankl, qui était neurologue et psychiatre, a d’abord pratiqué la logothérapie avant de la théoriser sur un plan philosophique. La pensée Franklienne est profondément marquée par l’existentialiste  et la prédominance de l’expérience vécue en tant que c’est d’abord elle qui nous façonne. Nos pensées n’existent ou plutôt ne trouvent leur sens que part nos actes. 

Mais encore faut-il que nos actes soient vraiment motivés par des pensées véritablement nôtres. Notre rapport au monde dépend de nombreux facteurs endogènes et exogènes, acquis et innés qui façonnent chaque personne en une identité unique, plus moins intuitive, plus ou moins rationnelle.  Nous sommes dépendants de nos caractéristiques, génétiques sensorielles et cognitives mais aussi de l’influence des déterminismes culturels, sociaux, familiaux qui agissent en influençant notre perception du monde. Nous sommes autant le fruit de ce qui nous constitue que celui de notre expérience au monde.  

Frankl admet que nous ne pouvons pas éviter l’influence des déterminismes,  mais insiste aussi en faisant la preuve par la vie que nous pouvons en atténuer les effets,  voire nous en défaire et ainsi conquérir notre espace de liberté.

L’Analyse Existentielle de Frankl part du postulat que chaque personne possède en elle des ressources propres, des valeurs de sens,  qui lui garantissent la liberté, la conscience et  la responsabilité. Pour y voir clair en nous et hors de nous, encore faut-il rester connecté,  ou sinon retrouver la connexion,  à ce Moi essentiel sans lequel le réel nous échappe dans un brouillard d’illusions.

Mais comment comprendre le monde alors que nos facultés cognitives et sensorielles sont limitées et alors que nous ne percevons la réalité que de manière incomplète et partiellement objective ? 

Pour répondre à cette question, Frankl se range au coté de la pensée phénoménologique. En chacun d’entre nous possédons une part d’objectivité et une part de subjectivité. 

Frankl nous invite à reconnaître cette part de subjectivité qui est en nous,  en y apportant cette importante nuance comme le souligne Binswanger : 

« La pure subjectivité nexiste pas, au sens strict,  pas plus que la pure objectivité, ce qui implique que lexistence ne peut être définie que comme tension entre le subjectif et lobjectif entre monde privé et monde commun ».

Notre subjectivité ne doit pas être vécue comme une fatalité, mais au contraire, comme un magnifique paradoxe. Les faiblesses qu’elle suscite deviennent des forces dès lors que nous l’utilisons de manière créative.  Sans elle, le processus d’idéation serait impossible et les grandes réalisations humaines comme par exemples les chefs d’oeuvres artistiques ou les grandes découvertes scientifiques n’auraient pu voir le jour. Sans notre part de subjectivité, sans la tonalité affective qui rend unique la vision que chaque être porte sur le monde, nous ne posséderions pas cette incroyable intuition qui a permis à l’humain tout au long de son histoire de se transcender.  

Notre subjectivité nest donc pas un problème, mais au contraire une chance,  si elle est reconnue et si notre cohérence ontologique est maintenue grâce à notre faculté à interagir avec les autres humains et,  au-delà, avec le vivant « Faire coïncider notre monde avec le Monde ».

Dans le but de maintenir la cohérence de l’être au monde, l’AEL repose sur deux notions ou concepts essentiels et indissociables : Le sens de la vie et la noésis. 

Le sens de la vie permet de maintenir en nous une cohérence et ce malgré les changements qui interviennent en permanence.  De celle-ci dépend la volonté,  l’envie, la motivation que Frankl réunit sous le terme de noodynamique et qui affecte positivement ou négativement notre énergie physique autant que psychique. 

Pour sa part, la noésis serait quelque part le noyau dur de la personne humaine,  un lieu de ressourcement intime qui la singularise de tout autre,  un lieu auquel elle peut se connecter à chaque instant.  

La noésis fait partie du substrat de la personne, c’est là où résident  ses valeurs éthiques et existentielles libres de tout déterminisme. En se connectant à ce moi fondamental, il est possible à chacun de trouver les moyens de s’auto-distancier et de s’auto-dépasser pour faire face aux épreuves de la vie. Grâce à une volonté authentiquement sienne l’homme peut se bâtir au fur et à mesure , dans l’espace et le temps. L’édifice de sa personne s’élève à partir de l’acquisitions de nouveaux savoirs et de nouvelles émotions en accord ou en désaccord avec son être profond. 

L’AEL propose une vision ontologique dimensionnelle. Elle y fait se déployer l’humain sur trois plans : physique, psychique et noétique. La noétique est ce « lieu » auprès duquel nous pouvons puiser notre énergie d’incarnation. C’est là auprès des valeurs spécifiques qui constituent l’essence de notre être que nous pouvons rééquilibrer notre moi physico-psychique mis à l’épreuve de la vie.  

« La chair nest pas le corps, mais le corps vécu », comme le souligne Merleau-Ponty, cest le fait de vivre corps et âme, la profondeur de la chair.

C’est aussi par la recherche de sens connectée à mon essence que je pourrai faire corps avec moi-même et me vivre pleinement incarné. 

Dans ce but il est tout naturel de se tourner d’abord vers l’apparence physique, la corporalité, la manière de parler et de se comporter. Le visible procure un accès immédiat à l’autre comme à soi-même.  Il en est la première porte d’accès. En particulier le visage, c’est lui d’abord qui saute aux yeux ! 

En Afrique de l’Ouest,  selon la tradition Bambara nous possédons à travers les orifices corporels 10 portes d’entrées sur notre âme. Trois se situent dans le bas du corps. Il y a l’urètre, l’anus et le nombril.  Mais la majeure partie de ces portes d’entrée, les sept autres, se situent sur notre tête: la bouche, les deux yeux, les deux narines, les deux conduits auriculaires. 

C’est donc selon cette tradition une reconnaissance universelle des caractéristiques de notre visage comme moyen d’accès à notre intériorité. Celui-ci peut être la confirmation ou l’infirmation de notre être profond.  Un visage peut être le miroir de l’âme tout comme il peut être un leurre, comme met en garde un personnage  d’un film de 1942 de Jacques Tourneur, la Féline :

 « Les visages sont comme les façades des immeubles tant quon na pas poussées leurs portes on ne peut savoir ce qui se cache derrière ». 

Il n’empêche qu’un visage avec toutes ses expressions est un précieux outil pour le thérapeute qui peut y trouver un moyen d’infirmer ou d’affirmer ses hypothèses. Dans une expression ou un geste de quelques secondes peut se trouver des réponses à des émotions enfuies dans l’intime.